Par Alexandros Minousis Gram – volontaire européen à la Maison de l’Europe à Nantes.

 

On sait bien que l’Union européenne favorise la pluralité de ses langues. Beaucoup d’argent est dépensé pour traduire ses 24 langues officielles. On peut donc déduire que la volonté de valoriser le multilinguisme des institutions européennes est réussie, car tout le monde peut se tourner vers l’UE dans sa langue de préférence et recevoir une réponse dans la même langue.

Mais qu’en est-il du multilinguisme des citoyens européens ? C’est plus compliqué. Depuis longtemps, la politique européenne veut que chaque européen apprenne sa propre langue (cela signifie aussi protéger les langues minoritaires) plus deux autres. En général, il s’agit de l’anglais comme première langue étrangère et une large sélection pour la deuxième, qui dépend du pays et des possibilités offertes dans les écoles.

Selon Eurostat[1] le nombre d’élèves dans l’UE qui apprennent deux langues ou plus, varie considérablement. Il y a des pays, comme la Finlande, la Roumanie ou Luxembourg, où presque 100% des élèves apprennent deux langues étrangères et d’autres comme la Grèce (3,5%) ou le Royaume-Uni (4 ,4%) où l’on apprend une seule langue étrangère ou parfois aucune. Sur le niveau européen, environ 50% des élèves apprennent deux langues étrangères.

Mais que signifie « apprendre deux langues étrangères » ? Je voudrais donner un exemple de ma propre vie. Je suis allé à l’école au Danemark, où les deux langues étrangères sont le plus souvent l’anglais et l’allemand. Au lycée, nous pouvions choisir une troisième langue, le français.  Pour une raison quelconque, presque tous mes amis apprenaient très bien l’anglais, mais ne s’intéressaient pas à l’allemand et au français. Ils pensaient : « Mais pourquoi se tracasser ? L’allemand est difficile et tout le monde parle anglais de toute façon ». Cela est assez symptomatique de ma génération au Danemark, et j’imagine que c’est pareil dans la plupart des pays d’Europe, sinon pire.

C’est problématique, parce qu’il devient plus difficile de créer un forum d’actualités et de débats européens, et par conséquent, des citoyens européens. Les Danois de ma génération, qui cherchent un point de vue international sur l’actualité, lisent souvent le Guardian, New York Times et cetera – mais ne peuvent pas lire Le Monde, Frankfurter Allgemeine, El Pais, Corriere della Sera ou Novaïa Gazeta. Ainsi, nous ne pouvons pas comprendre ce que pensent et ressentent les autres Européens, ce qui engendre des stéréotypes ou des malentendus. On peut citer comme exemple la crise dans l’Europe du Sud : les Allemands considèrent les Grecs comme des évadés fiscaux paresseux et les Grecs pensent que les Allemands sont des maniaques du travail qui ne s’intéressent qu’à l’argent.

Il y a au moins deux manières d’appréhender ce sujet. L’une serait de faire de l’anglais notre langue commune n° 1. C’est déjà plus ou mois le cas, mais en le formalisant nous risquerions de créer une situation de diglossie, où l’anglais serait la « langue supérieure » pour la culture, la communication internationale et les sciences. Nos langues nationales deviendraient alors des « langues inférieures » pour des contextes familiaux et informels. L’élévation des langues nationales au statut de langue culturelle est parmi les achèvements les plus importantes de l’Âge des Lumières.  L’autre manière serait d’insister sur l’importance de la seconde langue étrangère, et de vérifier que toutes les langues étrangères sont apprises par les élèves et pas seulement enseignées par les professeurs.

[1] http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=yth_educ_040&lang=en

 

Alexandros : a.minousis-gram@maisoneurope-nantes.eu