Hélène Bielak, journaliste indépendante, a choisi de partir à l’Est de l’Europe pour prendre le pouls 25 ans après la chute du bloc soviétique. Nous retrouverons ces articles régulièrement au fil de son périple. Première étape : Riga en Lettonie. Hélène a visité la maison en coin et nous raconte son expérience en détails.

A première vue, c’est un bâtiment aux couleurs défraîchies. Comme beaucoup d’autres dans cette rue passante du centre de Riga. Un immeuble style Art Nouveau inoccupé pendant plusieurs années. Une simple pancarte en longueur indique que c’est bien la « Stura Maja », la maison en coin. C’est comme ça que les habitants de Riga l’appellent. Une simple façon d’éviter de rappeler son ancienne fonction pendant l’occupation soviétique : siège du KGB. Quand le visiteur pénètre à l’intérieur du bâtiment, il fait un saut dans le temps. Ça commence avec le ticket qu’on me tend à l’entrée. Un papier rose en russe, qui est une imitation d’un ancien laissez-passer. La décoration du lieu n’est pas en reste. Un retour dans les années 70/80, où boiseries et propagande communiste recouvrent les murs. Un peu comme si rien n’avait bougé depuis la fin de l’occupation soviétique en Lettonie, en 1991. Au rez de chaussée, plusieurs panneaux ont été installés pour l’exposition. On apprend qu’à l’origine le bâtiment était un hôtel. A partir de 1944, les services du KGB y ont installé leur QG. C’est donc là où ils ont installé leurs bureaux, bien sûr, mais aussi et surtout leurs salles d’interrogatoire, des cellules de prison sans oublier une salle d’exécution. Sous le rideau de fer, il ne fallait pas grand chose pour se retrouver au siège du KGB pour répondre aux questions des agents. Par exemple, si vous lisiez un livre considéré comme anti-soviétique (traduction : la littérature étrangère) vous pouviez être questionné ici avant d’être placé dans une des cellules de prison avec d’autres personnes juste comme vous. Après, les agents pouvaient vous torturer ou bien vous envoyer dans des camps de travail en Sibérie. Dans l’exposition, je n’ai pas vu de chiffres sur le nombre de personnes qui sont passés ici. Mais une chose est sûre: elles doivent se compter en centaines. En plus des panneaux, les visiteurs peuvent aussi regarder des témoignages vidéo d’ancien détenus. Et, franchement, c’est à glacer le sang. Parmi eux, un m’a beaucoup marquée. C’est celui de Harijs Ruks, un petit papy à l’élocution lente et au regard perçant. En 1945, il s’est retrouvé dans l’une des cellules de prison du siège du KGB car il était accusé d’avoir participé à une opération de sabotage. Devant la caméra, le vieil homme raconte sans ciller ses conditions de détention. Il partageait sa chambre avec une trentaine d’autres prisonniers alors qu’il n’y avait que six lits. Tous étaient entièrement nus et avaient la formelle interdiction de dormir pendant la journée. Alors, devant la caméra, Harijs Ruks se met à se balancer sur son fauteuil, de l’avant vers l’arrière. C’est comme ça qu’il faisait pour rester éveillé la journée, dans sa cellule. À côté de cette salle de projection, il y a la salle d’exécution. Une pièce assez étroite avec du carrelage au sol. Il est précisé qu’à la fin de l’occupation soviétique, 240 impacts de balles ont été retrouvés sur les murs. Une première idée du nombre de personnes qui sont passées ici. En plus de l’exposition, on peut aussi visiter les cellules de prison, moyennant un tour guidé de 5 euros. Mais à la billetterie, un panneau annonce que tous les tickets sont vendus. Comment ça? « Il n’y a plus de place pour les visites guidées jusqu’au 19 octobre », me précise une des guides. Jusqu’au 19 octobre, soit jusqu’à la fin de l’exposition. Alors qu’il y a des visites organisées toutes les heures, en plusieurs langues. C’est dire l’intérêt des Lettons et des étrangers pour ce site ouvert au public pour la première fois depuis la fin de la chute du régime soviétique. Mais après la fin de l’exposition, que va devenir le lieu? C’est encore le gros flou. Le bâtiment appartient à l’Etat et celui-ci recherche un investisseur privé pour le rénover. À terme, l’idée serait de transformer le lieu en musée permanent. Pour ainsi figer cette partie sombre de l’histoire lettone. Article du Blog « Génération post communiste »