Les visiteurs en Hongrie ces dernières années ont pu voir un peu partout de grandes affiches avec un vieil homme et un texte : Ne hagyjuk, hogy Soros nevessen a végén, en français « ne laissons pas que Soros rire le dernier ».

Les visiteurs qui parlent hongrois et qui en allumant la télévision ou la radio tombent par chance sur une chaîne publique, peuvent entendre parler du « Plan Soros ». Il n’est pas toujours élaboré, ce plan-là, mais une chose est claire : Soros et son plan sont dangereux. Très dangereux ! Pour le pays, la culture, la religion chrétienne si importante en Hongrie. Selon Orban et son gouvernement. Soros veut faire tomber le gouvernement. Détruire la culture hongroise par installation de milliers de réfugiés musulmans. Il contrôle Bruxelles, il finance les trafiquants d’humains. Selon Orban et son gouvernement.

Alors, qui est cet homme ? Soros est un milliardaire financier d’origine hongroise juive. Il a gagné sa fortune sur les marchés financiers du monde. Il a aussi utilisé une partie de sa fortune pour financer des ONG œuvrant pour les droits de l’homme, la démocratie et les réformes sociales. Il finance l’Université d’Europe centrale à Budapest.  Sa fondation « Open Society Foundation » a pendant les années communistes financé les études en Occident de plusieurs dissidents. Fait ironique : Orban même a été bénéficiaire d’une bourse Soros pendant ses études.

Le gouvernement hongrois de plus en plus “illibéral” l’utilise comme ennemi public numéro un. Cela leur est facile, car la population – surtout en zones rurales – est contre l’accueil des réfugiés. Et il est vrai que Soros a gagné sa fortune d’une manière que beaucoup de gens trouvent controversée. Il est vrai qu’il finance pas mal de choses en Hongrie qui vont contre la volonté du gouvernement, notamment des ONG qui sont pour les droits des réfugiés. Et il est vrai qu’il s’agit d’un juif riche et influant, le bouc émissaire parfait dans un pays où l’antisémitisme est encore présent dans les zones rurales, les villages et régions oubliés par le progrès.

Visiter Budapest est devenu une expérience presque orwellienne : sur les affiches, dans les émissions radio, à la télé, Soros est accusé de financer toute l’opposition ainsi que toutes les ONG qui ne partagent pas les vues politiques du FIDESZ, le parti au pouvoir. On a l’impression que tout le monde est contre les Hongrois. Le système de quotas de réfugiés, c’est-à-dire la réinstallation des réfugiés à présent bloqués en Italie et Grèce dans les différents États membres de l’Union européenne, est à Budapest une conspiration de Soros. La dernière proposition législative présentée le 18 janvier 2018 pour éviter l’entrée de réfugiés dans le pays et pour empêcher les ONG qui s’en occupent, s’appelle le « Paquet législatif Stop Soros ».

Ce paquet a un but spécifique : « Les organisations faisant la propagande de l’immigration en masse et recevant des financements de l’étranger doivent s’enregistrer. Elles doivent rapporter leurs activités d’une manière ouverte. Ces organisations doivent payer une taxe à l’État qui sera utilisée pour la protection des frontières ».
En effet cela veut dire qu’une organisation comme le Comité Helsinki qui à Budapest est cofinancé par l’Open Society Foundation de Soros, l’UE et l’ONU est vue comme suspecte, l’aide européenne est suspecte, l’aide onusienne est suspecte, l’aide Soros – hyper-suspecte ! Une partie de ces aides versées par UE et ONU au Comité Helsinki sera désormais utilisée pour maintenir la frontière de barbelés entre la Hongrie et la Serbie.  La loi introduira aussi une nouvelle catégorie de peines : « idegenrendészeti távoltartás », selon laquelle les ressortissants étrangers et les activistes hongrois qui soutiennent « la migration illégale » pourront faire l’objet d’une injonction qui les obligera à rester jusqu’à 8 km de la frontière. Ainsi des organisations humanitaires et même des personnes qui ont fait un don à des associations d’aide aux migrants ne pourront pas aller aux frontières où se trouvent les camps des réfugiés détenus par l’État hongrois. Bien évidemment, il n’y pas une définition claire de qui sont les associations concernées – cela sera déterminé par les tribunaux. On ne parle pas du tout du fait que la Constitution (article XIV) rend impossible de bannir les Hongrois d’une zone de leur propre territoire…

Le cas montre très bien comment un gouvernement sait tirer profit d’une situation : en utilisant la peur, l’islamophobie et l’antisémitisme existant (en partie nourris par le gouvernement lui-même) on fait taire les associations que l’on n’aime pas. On montre comme suspecte toute force politique qui serait contre la proposition du gouvernement. Et, bien entendu, on aura le vote des gens qui sont heureux que le gouvernement les sauve de la « conspiration méchante euro-juive » ayant pour cible les braves hongrois, leur culture, leur religion. En accentuant le caractère chrétien de Hongrie, on oublie que le pays a une des plus grandes communautés juives d’Europe. Bien sûr, cette fois-ci, les boucs émissaires ne sont pour la plupart pas les juifs, mais les musulmans et dans une certaine mesure, les Roms. Historiquement l’accent sur le christianisme a déjà été utilisé entre les deux guerres mondiales pour faire passer des lois antisémites.
Avoir un bouc émissaire qui remplit toutes catégories « suspectes », Soros dans ce cas-ci, que l’on dénonce publiquement est très efficace, et d’ailleurs pour l’instant unique en Europe. C’est un plan ignoble, objectivement faux et basé sur des pensées appartenant à un passé sinistre. Mais d’un point de vue stratégique, c’est pensé…

 

Par Alexandros Minousis Gram
Volontaire européen SVE
a.minousis-gram@maisoneurope-nantes.eu

Vous trouverez un communiqué du gouvernement hongrois en anglais ici : http://www.kormany.hu/en/cabinet-office-of-the-prime-minister/news/the-majority-of-opinions-support-the-stop-soros-legislative-package-and-in-fact-propose-further-restrictions

Et le texte intégral de la proposition de loi en hongrois ici : http://www.kormany.hu/download/c/9a/41000/STOP%20SOROS%20T%C3%96RV%C3%89NYCSOMAG.pdf

Plus d’infos en français : https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/en-hongrie-orban-veut-stopper-george-soros-par-la-loi

Et ici: http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2017/09/29/97001-20170929FILWWW00146-hongrieimmigration-le-gouvernement-critique.php

La Constitution hongroise, en hongrois, ici: http://www.njt.hu/cgi_bin/njt_doc.cgi?docid=140968