A ma surprise les dernières années, j’ai noté un intérêt croissant vers tout ce qui est Scandinave quand je voyage – y compris vers le Danemark. Je ne sais plus combien de livres j’ai vu sur le hygge, le modèle social danois, même sur la cuisine danoise dans des librairies et aéroports…

Je voudrais donner une meilleure compréhension des deux concepts-clés de la culture danoise contemporaine, y compris montrer leurs côtés opposés. L’un de ces concepts est le fameux hygge, l’autre est le peut-être moins connu « égalitarisme », parfois exprimé par le terme « la loi de Jante ».

Hygge, ce n’est pas facile à traduire. Ça décrit une ambiance agréable, reposée et chaleureuse, par exemple si on est avec ses amis autour d’un feu de camp en chantant ou on dîne avec sa famille et tout le monde parle et rit. Il est obtenu dans la compagnie des autres. L’idée d’obtenir le hygge se trouve partout, ce qu’on peut remarquer par l’utilisation de l’adjectif, hyggelig. Une chaise hyggelig serait une chaise souple, accueilante ; une personne hyggelig est quelqu’un gentil, avec lequel il est facile est agréable d’être ensemble. Le hygge pour les Danois est l’incarnation de passer du bon temps et le but de tout rendez-vous social. L’opposé de hyggelig est uhyggelig, qui signifie effrayant, angoissant, ce qui fait peur.

La loi de Jante se compose de dix « commandements » et fut écrite par l’auteur dano-norvégien Aksel Sandemose en 1933. Sandemose venait d’une toute petite ville au nord du Danemark, et pour lui, l’égalitarisme fort qui régnait était une chose forte négative. C’est pour ça que ses 10 commandements se fixent  sur les aspects négatifs, même si la plupart des Danois ne sont pas forcement d’accord avec ce « pessimisme ».  Le premier « commandement » dit « tu ne dois pas croire que tu es quelqu’un de spécial ! ».
Les Danois ont un idéal fort d’égalité qui aujourd’hui s’exprime par n’utiliser jamais le vous, toujours utiliser le prénom à l’oral, l’usage des titres formels étant très rare. Frimer est mal vu, on ne doit pas trop montrer son succès, ses richesses, on ne doit pas conduire des voitures chères ou habiter des maisons trop luxurieuses. Si vous avez fait quelque chose de spécial, les autres vous le feront savoir – surtout ne pas se promouvoir soi-même ! Bien sûr, il existe et a toujours existé une inégalité économique, mais l’idée, c’est que personne n’est supérieur aux autres, ou autrement dit, de maintenir une hiérarchie sociale plate.

Ces deux caractéristiques ont leurs racines dans l’histoire. Les âmes romantiques ou nationalistes diraient que cet égalitarisme vient de l’âge des Vikings, de la manière dont fonctionnait la société Viking. Une idée moins romantique chercherait la cause dans l’histoire plus récente.

Le Danemark était un empire, la « superpuissance » de l’Europe du Nord, contrôlant le Groenland, l’Islande, la Norvège, ce qui est aujourd’hui l’Etat fédéré allemand de Schleswig-Holstein, les Indes Occidentales Danoises (ou Antilles Danoises) et, jusqu’au 1523, la Suède.  La plupart de ces territoires furent perdus au XIXème siècle, un siècle dramatique pour le pays, culminant par l’annexion Prusse de ce qui est aujourd’hui le tiers austral de Jutland. Il ne restait que les territoires peu peuplés et économiquement peu profitables de Groenland, îles Féroé, Antilles Danoises (en 1917 vendues aux Etats-Unis et aujourd’hui appelées Iles Vierges Américaines) et l’Islande, qui gagnait son indépendance en 1918 et devenait une république en 1944. La partie sud de Jutland fut réunifiée après un plébiscite en 1920, qui établit les frontières actuelles entre les deux pays.

Ce traumatisme historique résultait dans la devise « ce qu’on perd à l’extérieur, il faut le regagner à l’intérieur ». Parmi d’autres, cela résultait dans un « concentration » forte sur la culture et société danoise, car plus ou moins il ne restait que ça. C’est exactement pourquoi les Danois sont culturellement introvertis, c’est pour ça qu’un concept comme le hygge avec ses connotations sur la maison, la famille et les proches trouvait un sol fertile. Certes, les hivers longs et froids scandinaves jouent un rôle aussi – quoi de plus « hyggelig » qu’être sous un duvet devant la cheminée en buvant du chocolat chaud, la tempête rageant dehors ; pour les Danois, un jour d’hiver parfait !

Ce repli sur soi a eu pour conséquence un manque total de vouloir reconquérir les territoires perdus et a créé une  société soudée ou on fait attention sur les biens communs et les autres concitoyens. Il y a un niveau de confiance très élevé dans la société et les structures de l’Etat, aussi bien qu’un optimisme profond. Oui, les Danois aiment bien râler, mais si on y fouille un peu, on trouvera que la plupart du monde là-bas croit qu’au final, tout va se passer bien.

L’autre côté de tout ça devint évident quand les frontières s’ouvraient et qu’on était forcé de réfléchir sur le fait, qu’il y a un monde au-delà de ce cocon confortable et chaleureux qu’est la société danoise. Cela pourrait expliquer le manque d’optimisme vers l’UE : le Danemark est bien un état membre, mais sous plusieurs conditions, notamment le refus d’adopter l’euro.  Ça pourrait aussi expliquer pourquoi l’immigration est un thème aussi sensible : il y a un degré élevé de conformisme auquel il n’est pas toujours facile de s’adapter. Les Danois voient donc le monde extérieur comme quelque chose de risqué : c’est « là-bas » qu’on fait les guerres et les révolutions, qu’il y a de la misère, des famines. Il est donc mieux de les laisser faire leurs folies, en essayant de maintenir la paix, tranquillité et hygge à l’intérieur !

Le hygge et le focus sur l’égalité semblent être des choses exclusivement positives, et ils sont présentés comme ça dans la littérature de « bien-être ». Et si nous les isolons, c’est bien le cas. Mais comme toujours, la réalité est bien plus complexe et la vie scandinave et danoise a ses aspects sinistres. Le repli sur la famille, les amis proches et la convivialité ne donne pas beaucoup d’espace aux nouveaux arrivés pour s’intégrer ou pour les Danois de discuter des choses sérieuses et pas forcement agréables, ou bien d’élargir ses horizons. Et certes, l’égalité sociétale pour la plupart garantie que les faibles de la société peuvent vivre dignement, mais en revanche, ce conformisme fait, qu’on a du mal à accepter d’autres modes de vie. Le pays risque de perdre ses talents, car ils peuvent préférer l’émigration qu’être « coupés » par la mentalité de « personne n’est supérieur aux autres ».

Finalement, il est évident, que la vie scandinave n’est pas aussi sinistre que l’impression donnée ici, mais également pas aussi positive que décrite par la littérature sur la « Scandinavie-c’est-chouette ».  Comme souvent, la réalité se trouve quelque part au milieu. Je vous souhaite tous une très hyggelig journée et un automne plein de hygge, avec des bougies, des duvets et du chocolat chaud !

 

Par Alexandros, volontaire européen
a.minousis-gram@maisoneurope-nantes.eu

Merci à Lucile pour aider avec le français!