Jean-Paul Barbe, revient sur le discours prononcé par le président Emmanuel Macron à la Sorbonne le 26 septembre dernier.

Le président Macron à la Sorbonne : un discours sur l’Europe qui fait date et qui fait des vagues en Europe. Comment l’analyser en Européen nantais ?

 

Des constats ; une profession de foi

Quel Européen de bon sens et de bonne foi ne pourrait souscrire aux constats que ce discours contient : « les digues ont cédé » ( donc, une certaine Europe est morte !) ; ce qui s’est produit jusqu’ici est de notre responsablilité (« Bruxelles, c’est nous) ») ; nous Européens (du moins les convaincus d’entre nous) sommes attachés à l’efficacité économique « et tout autant » à la justice sociale.

 

Feuille de route ou liste de vœux,

Ce discours se veut, au delà, un agenda précis et volontariste. Il a un calendrier avec des échéances très courtes : du long terme, à décider dans le court terme. Ce faisant, l’orateur prend un risque : celui d’un échec retentissant qui serait aussi celui du partenaire France en Europe.

Prononcé deux jours après les résultats des élections allemandes et voulant peser sur la future coalition, cette feuille de route rencontrera tout de suite deux ralentissements. L’Allemagne par la voix d’Angela Merkel déclare que rien ne saurait se faire avant la fin des négociations de coalition, longues et lentes, donc avant le début de l’année prochaine. Dans le même temps, notre partenaire principal en Europe  attend de voir si les premières réformes d’ampleur de Macron sont effectivement enclenchées (marché du travail, pensions, formation etc .).

Les nouveaux alliés attendus de Merkel, Verts et Libéraux, ont des conceptions souvent divergentes, parfois opposées, en particulier sur l’Europe. Les seconds sont considérés comme eurosceptiques et partisans d’une Europe a minima (une récente tribune optimiste dans « Le Monde » du Président des Jeunes Libéraux n’y change que peu ; les organisations de jeunesse des partis en sont souvent les chevaux-légers…) ; l’engagement pro nucléaire du président français contenu à la dérobée dans le discours (« énergie propre et bon marché »)  ne devrait pas plaire outre-mesure aux Verts ! D’autres points de résistance à une refondation progressiste de l’UE existent en Allemagne. Le Ministère des Finances de Schäuble a sous le coude son programme avec ses lignes rouges ; la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe a déjà montré qu’elle pouvait mettre son veto à toute initiative intempestive pour elle (cf. l’affaire des « euro-bonds ») ; enfin, les Länder, dans une structure fédérale affirmée, sont un frein supplémentaire de taille.

 

DES  PARTENAIRES ?

La rénovation de l’UE ne saurait de toute façon se faire sur un seul et hypothétique consensus franco-allemand. Le discours établit un cadre plus large, clairement assumé, celui d’une Europe à plusieurs vitesses (laissant même à la Grande-Bretagne le droit de rejoindre à nouveau l’Union). Transformer la Constitution européenne reviendrait à faire voter à l’unanimité l’abandon du principe de l’unanimité ; c’est peu probable. Reste à explorer les possibilités de la coopération dite renforcée (9 membres au minimum) jusqu’à présent timidement explorées dans le domaine de la coopération militaire.

Au delà du « socle »( ?) franco-allemand, le discours de la Sorbonne trace une nouvelle ligne géopolitique s’appuyant sur la Méditerranée (notre véritable origine démocratique etc.) et l’Afrique qui lui est si liée, donc une perspective : Sud-Sud ! Une telle orientation déplaît fortement à l’Europe du Nord et de l’Est. Ce groupe des récalcitrants est en outre lui-même parcouru de contradictions : si le but affiché pour les nouveaux venus de l’Est est de continuer à pratiquer un dumping social vis à vis de l’Europe de l’Ouest, tout en coupant les ponts avec le grand voisin à l’Est, l’Allemagne, par exemple, tient à maintenir et développer son partenariat avec la Russie, un pion essentiel dans sa politique d’exportations, à côté d’un marché chinois en contraction significative.

 

LES  OBJECTIFS

De très nombreux domaines précis sont abordés par le discours, avec des initiatives concrètes.  Les propositions relatives à la réorganisation de la politique d’immigration et du droit d’asile trouvera peut-être un début de réalisation. L’objectif d’avancer sur le numérique, centre des discussions de Tallin, est le premier susceptible d’arriver à son terme, si Juncker arrive à utiliser une clause-passerelle du traité de Lisbonne pour se passer de l’unanimité. La coopération militaire ou sur le renseignement peut également connaître des avancées. L’harmonisation fiscale en revanche ou la mise en place d’un « socle social » se heurtent déjà dans la pratique à de très nombreux obstacles. La législation sur les travailleurs détachés sera sans doute la pierre de touche des négociations à venir. La réalité des sanctions à l’égard de l’Irlande ou du Luxembourg pour dumping fiscal en sera une autre. Angela Merkel relève pourtant des possibilités dans le domaine de relations entre entreprises sur le droit régissant les faillites (Insolvenzrecht) ; c’est assez peu. Elle n’évoque pas le point pourtant important chez Macron de la généralisation à l’Europe d’une taxe sur les transactions financières. Son partenaire français s’avance et fait des avances sur un autre point : le refus du Schuldenschnitt, l’annulation des dettes anciennes. Concéder cela sera-il aussi utile vis à vis de l’Allemagne que c’est cruel à l’égard de la Grèce ?

 

LE CARRÉ MAGIQUE

On voit qu’il y a loin de la coupe aux lèvres pour une marche vers plus de solidarité. Or, c’est le carré magique de ce discours, dont les quatre coins sont  unité dans la diversité par solidarité et culture. Quand est-il de cette dernière, qui doit intéresser au premier chef une Maison de l’Europe ?

Le discours voit large et c’est bien. Prenant le relais du discours d’Athènes prononcé peu avant, il fait un éloge enthousiaste de la démocratie fille de la Grèce mais aussi d’une société du savoir et du dialogue, incarnée par la communauté académique européenne, Sorbonne en tête. Ceci couplé avec un appel à un engagement plus profond des sociétés civiles.  Quelles sont les propositions dans ces deux domaines ?

Plus d’Europe par plus d’Université européanisée : un véritable « semestre européen », etc. Ce n’est peut-être en fait qu’un renforcement du processus dit de Bologne. On fait l’impasse sur les déficits interculturels du programme Erasmus. Le salut ou le succès ne sauraient cependant venir de sa simple généralisation (la moitié d’une classe d’âge à bref délai, dit le texte et ce serait en effet la nouveauté). Mais le monde de l’apprentissage, évoqué au seul détour d’une phrase, se rappellera tôt ou tard à l’ordre.Tout comme la nécessité d’une ouverture européenne par une expérience concrète forte pour tous ceux qui, au delà de la scolarité obligatoire, sont en recherche de sens et d’un choix professionnel et social. Irait dans ce sens, prolongeant le texte dans sa logique même, la proposition de mise en place d’un « service civique européen généralisé » non lié directement à l’Université, amplifiant et améliorant les expériences déjà existantes et occupant le désert social laissé par l’abandon de la conscription dans la quasi-totalité des pays de l’UE ; certains d’entre nous souhaiteraient d’ailleurs mettre en discussion un tel projet dans les prochains mois. Il aurait l’avantage de s’adresser à l’ensemble de l’Union, de former des citoyens, l’opinion publique de demain, qui prendraient la mesure des développements différents et contradictoires de nos différentes sociétés, d’un pays à l’autre et d’une région à l’autre. Le discours fait l’éloge de la diversité. Mais il n’est pas que des diversités heureuses !

 

 LE GRAND DIALOGUE

Les sociétés civiles, dont la formation des jeunes à la citoyenneté européenne serait une pièce maîtresse, pourraient selon le discours être mobilisées par l’organisation de conventions, pièces d’un vaste dialogue à l’échelle de l’Europe sur son avenir. Un beau projet ; encore faudrait-il qu’il ne soit pas organisé et encadré d’en haut, tels des énièmes Etats-Généraux et qu’il donne ou laisse la possibilité à ceux qui y prennent part, le concrétisent et l’enrichissent, de peser dans ses conclusions sur les institutions politiques. Les conventions ne peuvent être la simple collection d’individus totalement libres de dire ce qu’ils veulent, les pouvoirs faisant de leur côté ce qu’ils veulent. Il y a dans nos sociétés beaucoup d’amorces réelles de ce dialogue européen, nourrissant et déterminant la vie politique. Alors là, peut-être, forcer le passage, d’une manière ou d’une autre, à inventer. La Maison de l’Europe et les Européens nantais sont une pièce, modeste et indispensable, de ce remue-méninge, comme toutes les autres. Dans cette Europe en réaménagement constant, à nous de tenir la distance ! Prenant au mot la vision du discours de la Sorbonne.

 

Jean-Paul Barbe,

Professeur à l’Université de Nantes, auteur et traducteur.

Membre fondateur de la Maison de l’Europe à Nantes.